Il y a le moment où l’on découvre la cicatrice.
Parfois seule, face au miroir. Parfois dans une chambre d’hôpital encore trop blanche. On soulève le vêtement, doucement. On regarde vite. Ou pas du tout.
Le corps que l’on connaissait a changé.
Un sein a été opéré, reconstruit ou retiré. La peau porte des traces. Le mamelon n’est plus le même, ou n’est plus là. Les traitements ont peut-être modifié les cheveux, le poids, la sensibilité, la fatigue.
Même après la fin des soins, le miroir continue de raconter ce qui s’est passé.
Alors une phrase revient souvent :
« Je ne reconnais plus mon corps. »
Ce n’est pas seulement une question d’esthétique. Ce n’est pas la preuve que l’on serait superficielle ou incapable d’être reconnaissante d’être encore en vie.
On peut être soulagée que le cancer ait été traité et souffrir de ce que le traitement a laissé.
On peut remercier la médecine et avoir du mal à regarder son torse.
On peut être vivante et ne plus se sentir tout à fait vivante dans son corps.
Le sein n’est jamais seulement un sein
Il faudrait pouvoir dire les choses simplement : un sein est une partie du corps.
Mais dans l’histoire d’une femme, il peut représenter bien davantage.
Il peut être lié à la féminité, au désir, à la maternité, à la sensualité, à la manière de s’habiller ou de se sentir regardée. Il peut avoir nourri un enfant. Il peut avoir été aimé, caressé, ignoré, complexé.
Toutes les femmes ne vivent pas leur poitrine de la même façon. Certaines y sont très attachées. D’autres beaucoup moins. Certaines disent qu’une mastectomie ne change pas leur sentiment d’être une femme. D’autres ont la sensation qu’une partie de leur identité a été atteinte.
Il n’existe pas une bonne manière de vivre une mastectomie, une tumorectomie ou une reconstruction.
Et surtout, il n’y a pas à choisir entre être reconnaissante et être bouleversée.
Le corps médical parle de marges, de cicatrisation, de reconstruction, de résultats. Ces mots sont nécessaires. Mais la femme, elle, ne regarde pas seulement un résultat chirurgical.
Elle regarde son histoire. Son intimité. Ce qu’elle croit avoir perdu. Ce qu’elle redoute que les autres voient.
Quand le miroir ne montre plus que ce qui manque
Après une transformation corporelle, le regard peut devenir extrêmement précis. Trop précis.
On observe la cicatrice, l’asymétrie, la peau, le volume, la couleur. Le cerveau zoome sur la zone modifiée jusqu’à ne plus voir le reste.
Une femme me disait :
« Quand je me regarde, je ne vois plus mon corps. Je vois seulement mon sein. Enfin… l’endroit où il était. »
Elle continuait pourtant à être cette femme entière : son visage, ses mains, son sourire, sa façon de rire, ses jambes, sa voix, son histoire.
Mais son regard s’était rétréci autour de ce qui avait changé.
C’est souvent ainsi que fonctionne la douleur corporelle. Elle transforme une partie du corps, même importante, en définition complète de soi.
Le corps devient « le corps opéré ». La personne devient « celle qui a eu un cancer ».
Mais une cicatrice raconte une histoire. Elle ne résume pas une personne.
Le comprendre ne suffit pas toujours à le ressentir. La reconstruction du regard demande du temps. Et parfois, le miroir n’est pas le meilleur endroit pour commencer.
Regarder n’est pas toujours se rencontrer
Le miroir montre une surface. Il ne montre ni le courage, ni la fatigue, ni tout ce que le corps a traversé.
Il ne montre pas davantage les sensations. La chaleur d’une douche. Le plaisir de respirer profondément. Le confort d’un vêtement. Le frisson d’une main sur la peau. La joie de marcher, de danser ou de s’étirer.
Pour retrouver un regard vivant, il faut souvent revenir à l’expérience du corps, pas seulement à son image.
Sentir avant d’évaluer.
Bouger avant de comparer.
Toucher avant de décider si l’on aime.
Cela peut commencer très doucement : poser une main sur le thorax, appliquer une crème, respirer, remarquer les zones sensibles et celles qui restent agréables.
Il ne s’agit pas de s’obliger à aimer immédiatement sa cicatrice. Certaines injonctions à « aimer son nouveau corps » peuvent être presque aussi violentes que le regard qui le rejette.
On peut commencer plus modestement :
ne plus détourner systématiquement les yeux ;
ne plus traiter cette partie du corps comme une ennemie ;
retrouver un peu de curiosité là où il n’y avait plus que du jugement.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est déjà beaucoup.
Le regard amoureux : entre peur et désir
Le regard amoureux peut aider. Il peut rappeler qu’une femme reste désirable lorsque son propre regard ne lui permet plus de le croire.
Mais ce regard peut lui aussi être bouleversé.
La personne qui partage sa vie peut avoir peur de regarder trop longtemps, de toucher la cicatrice, de rappeler le cancer ou de sembler indélicate. Elle détourne les yeux par prudence.
La femme peut vivre ce geste comme un rejet.
Elle pense : « Mon corps est devenu difficile à regarder. » L’autre pense peut-être : « Je ne veux pas la mettre mal à l’aise. ». Et voilà deux personnes qui se protègent si efficacement qu’elles finissent seules chacune de leur côté.
Parler devient alors essentiel. Pas forcément avec de grandes déclarations. Avec des phrases simples :
« Est-ce que tu veux que je te regarde ? »
« Est-ce que je peux toucher ici ? »
« Aujourd’hui, j’ai envie que tu me prennes dans tes bras, mais pas que tu touches ma poitrine. »
« J’ai besoin de savoir si tu me désires encore. »
Ces mots peuvent sembler peu spontanés. Mais lorsque les anciens gestes sont devenus incertains, parler permet d’inventer une nouvelle spontanéité.
Toutes les femmes n’ont pas de partenaire. Certaines sont seules. D’autres vivent une relation dans laquelle elles ne se sentent pas regardées ou soutenues.
Il serait donc faux de faire du regard amoureux la seule voie possible.
Un regard vivant peut aussi se reconstruire dans une amitié, un espace thérapeutique, un groupe de femmes, une pratique corporelle ou artistique, parfois à travers la photographie.
Pas pour fabriquer une belle image.
Pour retrouver une présence.
Être femme ne se mesure pas à ce qui a été retiré
Après un cancer du sein, certaines femmes disent ne plus se sentir féminines. D’autres se méfient de ce mot, comme s’il les enfermait dans une seule façon d’être femme.
Il n’existe pas une définition universelle de la féminité.
Elle ne réside pas dans un sein, une chevelure, une silhouette ou la capacité à être désirée. Mais ces éléments ont pu participer à la manière dont une femme s’est construite. Les perdre ou les voir changer peut donc provoquer un véritable bouleversement.
Il ne sert à rien de répondre trop vite : « Tu es toujours une femme. » Bien sûr qu’elle l’est. Mais elle ne demande pas toujours une définition. Elle essaie de retrouver une sensation.
La sensation d’habiter son corps. D’avoir encore le droit d’être sensuelle. De se vêtir pour elle-même. De séduire peut-être. De ne pas être seulement courageuse, malade, guérie ou survivante.
Elle cherche parfois à redevenir une personne dont le corps peut vivre autre chose qu’un traitement.
Retrouver un regard vivant
Un regard vivant n’est pas un regard qui trouve tout beau. Il ne nie pas la cicatrice. Il ne prétend pas que rien n’a changé. Il ne transforme pas non plus le corps en symbole permanent de courage. Il voit la transformation, mais il continue à voir la personne.
Retrouver ce regard, c’est peut-être pouvoir penser : « Ce corps n’est pas celui que j’aurais choisi. Mais il est encore le mien. » C’est recommencer à habiter son corps avant de décider s’il est beau. C’est laisser revenir les sensations, les vêtements choisis, les mouvements, le toucher, le plaisir.
La résilience ne consiste pas à aimer chaque trace. Elle consiste parfois à ne plus laisser la trace prendre toute la place.
Le cancer a touché le sein. Il a peut-être déplacé le regard, la confiance, le désir et le sentiment de féminité. Mais il n’a pas supprimé la possibilité d’une intimité, d’une sensualité ou d’un regard vivant.
Ce chemin ne ramène pas forcément au corps d’avant. Il peut conduire vers un corps connu autrement. Pas seulement observé. Habité.
Les situations cliniques présentées dans ce corpus sont anonymisées et peuvent être légèrement recomposées afin de préserver la confidentialité.
